l’esprit du lieu avec Anne Hébert

L'esprit du lieu avec Anne Hébert, chez Félix-Antoine Savard...

Cette photo de Félix-Antoine Savard fut prise au salon du livre de Québec en 1975 à l'occasion du lancement de deux de ses derniers livres, Discours et Souvenir 2.

Anne Hébert, assise à la droite de Savard, venait quant à elle de publier Les Enfants du sabbat (1975) ou elle raconte une histoire de sorcellerie se déroulant au Québec. Ce livre lui permet de remporter un second Prix du Gouverneur général et le prix de l'Académie française en 1976.

De 1950 à 1957 F.-A. Savard a occupé le poste de doyen de la faculté des lettres de l'Université Laval.

En 1953 Anne Hébert publiera à compte d'auteur le recueil de poésie intitulé Le tombeau des rois. Ces poésies ne trouveront finalement un éditeur qu'en 1960 lorsque Gallimard les publiera à Paris.

Je présente ici une œuvre en papier peint et plié inspirée du poème Le tombeau des rois d'Anne Hébert. Elle fut élaborée durant l'été 2021, dans la maison ou a vécu Félix-Antoine Savard entre 1946 et 1976 à Saint-Joseph-de-la-Rive.

En suivant la grève vers l'est à environ 3 kilomètres de la maison on arrive au lieu dit de la Pointe-à-Savard. C'est là que les vastes terres du bisaïeul de Félix-Antoine-Savard, Roger Savard dit "Cyrus"  trouvaient leurs limites dans le fleuve. De ce riche propriétaire terrien, marchand, armateur et navigateur les gens des Éboulements racontaient qu'il aurait piraté un navire anglais en détresse sur la côte nord. F.-A. Savard gardait sur son bureau cette photo jaunie de son puissant et sévère arrière-grand-père, et il reviendra bâtir sa dernière demeure dans l'anse dite "de la vieille église" en amont de la Pointe-à-Savard.

Je vais souvent marcher sur la batture en direction de cette pointe sauvage entre le fleuve et les falaises. Quelle ne fut pas ma surprise un jour de découvrir qu' un couple de Faucons émerillon, (Falco Columbarius) y habitent. Parfaitement libres et clairvoyants, désormais, ils incarnent pour moi l'esprit de ce lieu.

C'est à travers la fréquentation assidue d'un lieu naturel spécifique choisi intuitivement pour ses qualités de résonance subjectives que nous pourrons engager un échange subtil avec l'esprit des êtres non humains, animaux, végétaux qui habitent ce milieu. Attentifs aux formes sensibles par lesquelles ces intelligences vivantes communiquent entre elles, nous nous mettons à leur diapason dans l'espérance de permettre ainsi à des liens de se tisser au plus profond. Ce processus nécessairement nous altérera, transformant notre perceptions du monde et de nous même. Cette expérience élargie du monde du vivant nourrira grandement notre imaginaire et notre créativité. Le travail artistique qui en résulte se veut un témoignage de la porosité des membranes qui permettent la communication entre toutes les formes du vivant et de la nécessité vitale pour la survie de notre espèce de recréer ces liens.

 

Le tombeau des rois

Anne Hébert 1953

J'ai mon cœur au poing.
Comme un faucon aveugle.

Le taciturne oiseau pris à mes doigts
Lampe gonflée de vin et de sang,
Je descends
Vers les tombeaux des rois
Étonnée
À peine née.

Quel fil d'Ariane me mène
Au long des dédales sourds?
L'écho des pas s'y mange à mesure.

(En quel songe
Cette enfant fut-elle liée par la cheville
Pareille à une esclave fascinée?)

L'auteur du songe
Presse le fil,
Et viennent les pas nus
Un à un
Comme les premières gouttes de pluie
Au fond du puits.

Déjà l'odeur bouge en des orages gonflés
Suinte sous le pas des portes
Aux chambres secrètes et rondes,
Là où sont dressés les lits clos.

L'immobile désir des gisants me tire.
Le regarde avec étonnement
À même les noirs ossements
Luire les pierres bleues incrustées.

Quelques tragédies patiemment travaillées,
Sur la poitrine des rois, couchées,
En guise de bijoux
Me sont offertes
Sans larmes ni regrets.

Sur une seule ligne rangés:
La fumée d'encens, le gâteau de riz séché
Et ma chair qui tremble:
Offrande rituelle et soumise.

Le masque d'or sur ma face absente
Des fleurs violettes en guise de prunelles,
L'ombre de l'amour me maquille à petits traits précis;
Et cet oiseau que j'ai
Respire
Et se plaint étrangement.

Un frisson long
Semblable au vent qui prend, d'arbre en arbre,
Agite sept grands pharaons d'ébène
En leurs étuis solennels et parés.

Ce n'est que la profondeur de la mort qui persiste,
Simulant le dernier tourment
Cherchant son apaisement
Et son éternité
En un cliquetis léger de bracelets
Cercles vains jeux d'ailleurs
Autour de la chair sacrifiée.

Avides de la source fraternelle du mal en moi
Ils me couchent et me boivent;
Sept fois, je connais l'étau des os
Et la main sèche qui cherche le coeur pour le rompre.

Livide et repue de songe horrible
Les membres dénoués
Et les morts hors de moi, assassinés,
Quel reflet d'aube s'égare ici?
D'où vient donc que cet oiseau frémit
Et tourne vers le matin
Ses prunelles crevées?

HÉBERT, Anne, Poèmes, Paris, Seuil, 1960, p. 59-61.