travail en cours, sur les pistes de La Lièvre

piste 1, sur katinosipi

piste 1,  sur Katinosipi, à partir du Baskatong.

 

 

piste 2, Wabush, descente vers la grande rivière.

de La lièvre piste 2, Wabush, descente vers la grande rivière.

 

 

piste 3, les cabrioles de La Lièvre

encres sur papier marouflé, 30 cm x 240 cm

La piste, dans le sens de la Lièvre et de Carcajou.

Le titre de l’œuvre « Les cabrioles de La Lièvre »  est un clin d’œil à l’anthropologue québécois Rémi Savard qui, suivant son maître à penser Claude Lévi-Strauss avait qualifié de cabrioles sémantiques les changements de registres que le personnage mythologique du Grand Lièvre accompli à travers les contes de la tradition orale autochtone nord américaine. La Grande Lièvre est un personnage féminin ou masculin qui bouscule les catégories et dont les actions imprévisibles peuvent s’avérer bénéfiques, ou catastrophiques. C’est un caractère farceur qui se joue des règles et tabous, traversant allégrement les situations, jouant des tours, tirant le meilleur de toute situation. Le Grand Lièvre vole dans le ciel, elle aime aussi les eaux tumultueuses ou les rochers défient la course d’une rivière. Le rôle d’un tel personnage est subtil et complexe et ses cabrioles sémantiques signifient une possibilité de dépassement du connu. Sa curiosité, son gout de l’aventure et de la découverte la mettent en porte à faux vis à vis des codes de conduites du groupe. Par son indomptable sens de la liberté La Grande Lièvre fait figure d’artiste-philosophe ouvrant des possibilités vers l’expérimentation et la découverte de nouvelles modalités d’existence. C’est un vecteur de réalisation individuelle et culturelle dont groupe tirera profit. Par son caractère asocial La Lièvre s’apparente à d’autres personnages, farceurs coquin et filous, les fameux « tricksters » de la tradition autochtone, tels Coyote, Corbeau ou Carcajou. On retrouve Carcajou chez les Innus sous le nom de Kuekuatsheu(1). C’est l’anti-héro par excellence ; nauséabond, glouton et fornicateur, au contraire de La Lièvre, il est la démonstration par l’absurde de l’importance de respecter les catégories naturelles ou celles de la tradition en ce qui a trait à la chasse à l’alimentation à la sexualité et aux relations familiales. Et quand par convoitise, il essaiera d’imiter les méthodes de chasse d’une autre espèce animale, ce qui fini toujours en catastrophe, Carcajou se couvre de ridicule et sa femme de lui répéter immanquablement à chacun de ces échecs, « Tu cherches encore à imiter quelqu’un ! »

Ces contes démontrent  l’intégrité et la fierté de l’être autonome dans le respect des limites assignées par sa propre nature. Voila la leçon que nous offre cette culture,  le Carcajou des Innus est aux antipodes de ce personnage monstrueux, ce produit commercial qu’est le Wolverine des bandes dessinées.Car wolverine, ou  glouton (Gulo luscus, Linné), c’est encore lui, le carcajou (2) Au Québec il est considéré comme une espèce en voie de disparition, une fondation a été mise sur pied pour tenter de favoriser son rétablissement sur le territoire québécois. Pour ce qui est des personnages de Kuekuatsheu et Mishtapush le Grand Lièvre, bien que porteurs d’une lignée de contes qui, au cours de millénaires on fait la grande traversé de la Mongolie jusqu’aux côtes du Labrador, ils ont quasiment disparu des mémoires. Nul ne se soucie plus de ces rares vestiges de la pensée sauvage.

Ce sont pourtant mes guides sur les pistes du retour. C’est pour voir encore surgir l’image toute frémissante d’un sens latent c’est pour assister la venue au monde d’une im-médiateté sublime autant que terrible, pour reconnaître et accueillir ces aperçues fugaces qui se donnent à voir, rendent visible et portent secours.(3)

Guides de Sur-Vie,  en vue d’une autre modalité de relation à l’image j’invoque la Grande Lièvre. Pour le chant et la poésie, pour faire résonner une musique de l’espace à travers les rythmes et tonalités de la forêt boréale, j’invoque l’esprit indomptable de Carcajou. La vitalité et le courage indéfectible de cet animal, sa résilience sauvage et solitaire nous seraient bien utiles en cette époque ou nous nous éteignons dans le confort des images toutes faites.

Remi Savard écrit : « Cette forme d’art nous suggère une autre image visuelle:celle du kaléidoscope. Chaque nouvelle narration place le conteur dans la position de celui à qui on tend cet instrument merveilleux ; il est libre d’y imprimer ou non un mouvement rotatoire plus ou moins important. La créativité est toujours possible à celui qui s’adonne à une telle jonglerie d’images concrètes. Ni fantaisie totale, ni soumission aveugle à de mystérieuses conventions inconscientes, simplement les règles d’un art pratiqué depuis plusieurs millénaires, et auquel chacun est toujours demeuré libre de s’adonner ou pas. Il appert cependant que le succès ne tient pas uniquement à l’orthodoxie du conteur par rapport aux règles de son art. Il repose peut-être encore plus sur la pertinence de l’œuvre, en regard de l’existence de ceux qui en exigent de fréquentes narrations. Le conte oral est donc en équilibre instable entre tous les autres contes réels ou possibles d’une part, et d’autre part le besoin qu’ont ses usagers d’un outil pertinent par rapport aux défis que leur pose l’existence. « Les limites mêmes d’un conte sont souvent impossibles à préciser. La seule unité stable consiste dans la performance orale concrète d’un conteur. Chacune est un coup de dé autonome comme miroitement inédit d’images concrètes, et solidaire à la fois de son auditoire vivant et de ces autres joyaux dont l’ensemble forme la tradition orale d’un groupe humain (4)

Notes références et citations

1 Rémi Savard, Carcajou à l’aurore du monde,  Recherches amérindiennes au Québec 2016 Carcajou et le sens du monde, Récits Montagnais, Editeur officiel du Québec, 2« édition, 1973, p. 35, et 38-39.

2 Carcajou (Gulo luscus, Linné), petit Carnivore de la famille des mustélidés, est le glouton des Français, et le wolverine des Anglo-saxons. Les Montagnais le nomment kwekwadjeu, terme que les premiers voyageurs européens ont légèrement transformé en celui de Carcajou.

3 Georges Didi-Huberman,  Aperçues, Editions de Minuit 2017

4 Rémi Savard, “La transcription des contes oraux.” publié dans la revue Études françaises, vol. 12, n° 1-2, 1976, p. 51-60.