vers la tête des eaux, un travail en cours

Vers la tête des eaux

L'expression “ la tête des eaux” désigne une région sise sur une ligne de partage des eaux. En géographie c'est une limite qui divise un territoire en un ou plusieurs bassins versants. On l'appelle aussi “watershed” en anglais, et “spartiacque” en italien. L'exemple le plus clair au Québec est celui de l'Abitibi: les eaux qui s’écoulent vers le Nord se rendront à la baie d’Hudson et celles qui iront en direction sud finiront par atteindre le fleuve Saint-Laurent. Le mot Algonquin “abit-nipi” se traduit par “l'assise de l'eau “, il désigne ces endroits où l'eau n'a pas encore pris une direction vers l'aval, elle est donc “assise”. Ces lieux furent de tous temps d'une grande importance pour les populations autochtones, chasseurs-cueilleurs nomades, qui y discernent une frontière naturelle dans leurs rapports à d'autres groupes, avec tout ce que cela comporte d’intérêt vital tant pour les échanges qu'en cas de conflits.

Le projet sur lequel je travaille actuellement porte plus précisément sur les bassins versants des rivières Bersemis et Manicouagan. À partir de cartes topographiques de la région je réinterprète et repeint ces vastes espaces en puisant dans l'imaginaire dont témoigne encore la toponymie des lieux qui nous fut léguée par les peuples autochtones vivant sur ces territoires. Je renoue ainsi avec la réalité tangible d'une terre de montagnes et d'eau telle qu'elle fut parcourue et vécue durant des millénaires par les gens qui y circulaient continuellement et y trouvaient leurs moyens de subsistance. Je recueille les histoires des gens qui connaissent le terrain pour y avoir vécu, cueilli, pêché, chassé ou étudié. Je reprends ainsi contact avec tout un vieux fond d'histoires, de paroles et d'images oubliées. Cet imaginaire réactivé fournira l’énergie pour soutenir le processus de création. Le sens d’appartenance à ce territoire et le désir de poursuivre le voyage s'en trouvent décuplés.

De nos jours, étant constamment soumis à une grande quantité d'images souvent abusives et mensongères et qui d'ailleurs ne nous regardent pas, nous sommes aliénés de notre propre histoire. Cette ligne de partage des eaux symbolique sur laquelle porte mon présent travail est une tentative de retrouver les anciennes “trails” de notre monde imaginaire. Pour cela il faut se reconnecter avec les images recueillies à bon escient. Précisément des images qui nous regardent, celles qui nous reconduisent aux sources de notre vie. C'est en remontant leurs cours qu'on apprend à discerner les images conditionnées par des intérêts qui ne sont pas les nôtres et qui nous feraient perdre la piste, de celles qui sont porteuse de sens et d’énergie pour réaliser notre propre destinée. La tête des eaux serait donc cette zone limite, difficile d'accès et pleine de risques. C'est aussi une zone franche, libre des lourds impôts, contraintes et conditionnements de toutes sortes, qui obscurcissent la vision et entravent la liberté de l’être. Je conçois mon travail d' artiste comme une remontée du cours des images pour en découvrir l'origine, et de là reconquérir la liberté d'être. Le voyage vers la tête des eaux est ce processus de création dans lequel je m'engage: une pérégrination pérégrination sur la ligne de partage des eaux, tout en demeurant en résonance avec l'esprit d'un lieu bien précis que j'habite en toute réalité.

Viviane Bertrand